jeudi 1 février 2007

Vingt-quatre heures d'une femme sensible

Roman de Constance de Salm, chez Phébus


"Ce court roman épistolaire a été publié de manière anonyme en 1824 : quarante-quatre lettres écrites par une femme à l'homme qu'elle aime, en une nuit sans sommeil et une journée d'angoisse, pour dire tous les tourments de la jalousie.

Un soir, au sortir d'un concert, cette femme a vu disparaître son amant, qu'elle veut épouser, en compagnie de la "belle" et "coquette" "Mme de B***". Et, chacun le sait, "l'amant le plus fidèle, le plus intime même, a-t-il jamais su résister aux provocations de la coquetterie ?".


Voilà que s'enclenche le fatal mécanisme de la jalousie, ajouté à la tendance qu'ont beaucoup de femmes à aimer le malheur, à l'anticiper, au lieu de jouir du présent. "Je vous aime, mon ami, plus que l'on n'a jamais aimé ; mais il ne se passe pas une minute de ma vie sans qu'une secrète anxiété ne se mêle à l'enchantement de ma passion."

De lettre en lettre, montent le désespoir et la folie. Engrenage classique, presque banal, de la passion. Tout cela va très mal finir... Ici, il n'en est rien. Le jeune homme était parti au bras de Mme de B*** pour assister à son mariage, en secret, avec son oncle, lequel lui disputait, jusqu'alors, la femme qu'il aime - l'auteur des lettres de folle jalousie.

"La jeune dame qui a écrit ces lettres épousa son ami au bout de huit jours. On ignore si elle l'instruisit de tout ce qu'on vient de lire."

Est-ce pour cette fin heureuse que ce beau texte est tombé dans l'oubli, comme son auteur, Constance de Salm (1767-1845), à laquelle Claude Schopp, qui a exhumé ce roman, rend un hommage justifié dans une postface très documentée ?


La belle Constance de Théis était de ces femmes libres comme le XVIIIe siècle en a vu naître. Avant d'épouser le prince de Salm, elle était mariée à un chirurgien, Jean-Baptiste Pipelet, dont elle divorça (grâce à la loi de 1792) en 1799. C'est sous ce nom qu'elle apparaît dans La Vie de Henry Brulard, de Stendhal : "La poésie me fit horreur (...) mais j'admirais fort et avec envie la gorge de Mme Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis ; elle était alors femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire."

Constance de Salm a en effet écrit des poèmes, sans doute pas inoubliables, et des drames, peut-être moins réussis que cet unique roman. Elle tenait un brillant salon, où elle recevait notamment Jean-Baptiste Say, Talma, Houdon, Girodet, Alexandre Dumas, Stendhal... Ses contemporains admiratifs la surnommaient "Muse de la Raison" ou "Boileau des femmes".
Elle avait peu de goût pour le sentimentalisme et les femmes soumises, et si elle écrivit Vingt-quatre heures d'une femme sensible, c'était, disait-elle à l'amie à laquelle elle dédiait ce livre, pour "répondre par là à quelques reproches qui m'avaient été faits sur le ton sérieux et philosophique de la plupart de mes ouvrages".


Elle voulait avant tout, comme elle y insistera dans un avant-propos à ses Œuvres complètes (publiées en 1842), non seulement "faire un tableau complet de cette multitude de vives sensations, qui sont, en quelque sorte, le secret des femmes", mais aussi, ce que "peu de lecteurs ont vu", "montrer jusqu'à quel point elles peuvent les égarer, et leur donner par là une utile et grande leçon". En un mot, inciter les femmes à penser leur liberté. D'ailleurs, au coeur même de sa dérive de jalousie, l'héroïne de Vingt-quatre heures s'interroge sur l'amour, "un caprice, une fantaisie, une surprise du coeur, peut-être des sens" ; "L'amour n'est donc pas une condition inévitable de la vie, il n'en est qu'une circonstance, un désordre, une époque... Que dis-je ? un malheur ! une crise... une crise terrible..., elle passe, et voilà tout".

Penser et demander aux femmes de penser. Ecrire à un ami : "J'aime l'indépendance en tout" - il n'en fallait pas plus, et il n'en faut toujours pas plus, pour être considérée comme un "bas-bleu". C'était certainement une raison suffisante pour que Constance de Salm soit injustement oubliée. Et il n'est pas certain qu'aujourd'hui encore sa leçon puisse être entendue. "

Josyane S - lemonde.fr

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